Fantasmes politiques

L’exercice de l’Etat de Pierre Schoeller (2011)

Rating: ★☆☆☆☆ 

De noires silhouettes, portant tricornes et masques de carnaval, glissent sur les tapis soyeux de l’Elysée. Elles déplacent horloges, candélabres, statuettes et autres pièces de mobilier dans une valse indolente. La pièce dépouillée ne contient plus alors qu’un tapis oriental, sur lequel trône un gigantesque crocodile – vivant. Entièrement nue, une femme féline s’en approche  ; elle est aux abois, prédatrice qui consent soudain à plonger dans la gueule du monstre, jusqu’à s’y engouffrer tout à fait.

Bertrand Saint-Jean, Ministre des Transports lambda, sursaute ; le voilà arraché à son fantasme nocturne. Surprenant objet que cet Exercice de l’Etat, qui laisse flotter sur son examen des arcanes du pouvoir gouvernemental un parfum de surréalisme, à la fois aigre et cru. Le quotidien du ministre en question n’a rien de sensationnel : réunions à l’infini, manoeuvres obscures entre collègues, justifications aux médias, défense de la veuve et de l’orphelin. L’ensemble forme une soupe confuse de palabres politiques, qui n’est pas sans évoquer une espèce de télé réalité énarque mal jouée, qui va sans but, comme laissée aux caprices douteux de son réalisateur. Contre toute attente, ce caractère coincé et répétitif de la vie étatique bascule à deux reprises dans le déchaînement de violence.

Deux scènes pivots baignent de cette exhalaison de soufre, déplacée, presque irréaliste, qui distinguent le film des conventions du genre. C’est dans ces convulsions que Pierre Schoeller (Versailles) anime les ombres inhérentes à ses personnages, dans ces rêveries d’un autre temps qui les suspend entre l’homme et l’animal – on pense à Saint-Jean déambulant sur l’autoroute. La fuite, l’errance, l’obscénité de ces rares minutes soulignent encore la lourdeur, le factice qui noient la majorité du film. S’il faut reconnaître que les instants politiques sont d’une toute autre dimension que les misérables canardages en vigueur dans La Conquête, il n’en restent pas moins vides, sans enjeu lisible – ni intérêt autre qu’un reflet maniaque de la réalité. Le film souffre clairement de ce paradoxe : il dévoile un potentiel unique – cette fameuse grâce fauve – mais se perd dans d’interminables scènes de ménage entre politiques, jusqu’à rendre ses propres acteurs horripilants (Michel Blanc). Déception est le mot auprès de cet Exercice de l’Etat qui, s’il porte bien son titre, laisse percer des rais de génie inacceptables aux côtés d’une mise en scène monotone et d’une intrigue aussi anodine.